L’hyper-empathie

Avant d’affirmer si les personnes très intelligentes sont particulièrement empathique, il faut définir l’empathie. 

L’empathie, ce n’est pas ce que vous pensiez

L’empathie est un concept valise souvent utilisé à tort et à travers. Les travaux d’Alain Berthoz (2004) sur l’empathie la définissent comme un phénomène complexe multidimensionnel impliquant des processus perceptifs, cognitifs, motivationnels et mnésiques interagissant entre eux. Il y a ainsi des processus automatiques mettant en œuvre les neurones miroirs qui simulent en soi-même ce qu’autrui est en train de vivre. Berthoz insiste sur le fait qu’il est important de maintenir une conscience de soi car si ce n’est pas le cas, nous ne faisons pas la distinction entre ce que ressent autrui et ce que nous ressentons. L’empathie est en effet souvent confondue avec le fait de ressentir en soi ce que ressent autrui, alors qu’il s’agit de contagion émotionnelle. Ce processus est un processus primaire non élaboré qui est souvent activé lors de grands rassemblements sociaux (concert, stade…), mais aussi de manière plus individuelle entre deux personnes. Les publicitaires, les réalisateurs de films s’appuient sur elle. Afin de maintenir la distinction entre soi et autrui, il faut des processus autorégulateurs qui sont sous-tendus par les fonctions exécutives. Il y a ensuite des processus cognitifs, que l’on appelle “théorie de l’esprit”, pour se représenter les états mentaux d’autrui. Puis interviennent des processus émotionnels qui permettent de percevoir, reconnaître identifier les émotions d’autrui. De manière peut-être surprenante, sont mis en œuvre des processus visuo-spatiaux en simulant son corps dans la position du corps d’autrui. Il n’y a donc pas de module de l’empathie, ni de région cérébrale spécifique qui la sous-tendrait.

Pour résumer, l’empathie consiste à se mettre à la place de l’autre d’un point de vue cognitif et spatial, tout en gardant sa place. Ce n’est pas ressentir en soi ce que l’autre ressent comme l’on entend souvent.

La réalité de la consultation

En consultation, je rencontre des personnes pensant être empathiques car ressentant les émotions d’autrui. En investiguant, il s’agit plus d’une projection du vécu de la personne sur ce que l’autre peut ressentir. En somme, elles imaginent puis ressentent ce qu’elles ressentiraient elles, si elles étaient dans la même situation, mais ne tiennent pas compte du fait que l’autre puisse penser et ressentir autre chose. J’ai déjà entendu dans des interviews des psychologues ou des coachs spécialisés dire que certains patients/clients ne voulaient plus prendre le métro car ils voyaient le malheur des gens. Ce sentiment est alors pris pour argent comptant de deux manières : 1/ les gens sont bel et bien malheureux et 2/ les personnes qui voient ceci ont non seulement raison mais sont douées de clairvoyance et d’empathie. Il ne faudrait pas qu’en tant qu’accompagnant, on confonde notre vision du monde avec celle des autres et de la réalité. 

D’autres personnes se disant empathiques en ressentant l’émotion d’autrui peuvent dire certaines choses qui vont vexer l’autre sans comprendre pourquoi. Lorsque je leur demande ce qu’elles ressentiraient si on leur disait cette même chose, instantanément, elles disent qu’elles le prendraient mal. Pourtant ce petit exercice de prise de perspective qu’est la théorie de l’esprit est un composant essentiel de l’empathie. 

La reconnaissance des émotions non verbales

Il existe des tests de sensibilité non verbale (PONS) où l’on montre des vidéos avec image et son, des vidéos sans son et uniquement des sons d’une personne exprimant des émotions. Les sons proviennent de la voix de la personne mais ils ont été manipulés pour ne pas que l’on comprenne les paroles. En ce sens, ce test est dit non-verbal car nous ne pouvons nous servir du sens véhiculé par la voix mais uniquement de l’intonation ou de la prosodie. Dans leurs études de validation du test, les auteurs ont cherché à savoir si cette compétence était en lien avec l’intelligence ou alors était un construct différent. En effet, si une compétence mesurée est trop fortement liée à une autre compétence ou capacité, cela signifie que ces deux compétences ou capacités se chevauchent et que le nouveau test n’apporte rien de plus qu’un test déjà existant. Or, ici, les études de validation du test de sensibilité non verbale démontre un construct bien différent de celui de l’intelligence car les performances à ce test ne sont corrélées qu’à 0.19 avec le QI. Cela démontre l’indépendance de ces deux compétences. En d’autres termes, réussir à identifier les émotions en se servant juste d’images ou de la prosodie n’est pas lié à l’intelligence. Être intelligent ne permet donc pas de mieux identifier l’émotion d’autrui si nous ne nous servons pas du contenu verbal échangé. 

De plus, il était également demandé aux sujets d’estimer leurs réussites à ce test. Aucun lien n’était trouvé entre leurs estimations de réussite et leurs réelles réussites, à part à certains moments, un lien négatif, c’est-à-dire que les sujets sur-évaluaient leurs réussites. En revanche, lorsque l’on demandait à un proche (conjoint, enseignant, tuteur…) d’évaluer la réussite du sujet, sa prédiction était plus proche de la réussite effective. Ceci signifie que nous ne sommes pas les mieux placés pour savoir si nous réussissons à reconnaître l’émotion d’autrui et que les personnes les plus susceptibles d’estimer cette compétence sont nos proches. Peut être parce qu’elles mesurent la différence entre ce qu’elles éprouvent et l’interprétation qui en est faite par le sujet. 


À retenir 

L’empathie n’est pas ressentir en soi ce que l’autre ressent. Ceci est un processus différent qui s’appelle “la contagion émotionnelle”. L’empathie est un phénomène complexe multidimensionnel qui fait intervenir des processus automatiques et contrôlés où il est nécessaire de rester à sa place. La capacité à reconnaître les émotions d’autrui sans utiliser le verbal n’est pas lié à l’intelligence. Par ailleurs, nous ne sommes pas les mieux placés pour estimer nos capacités à identifier correctement les émotions d’autrui et parfois même, nous nous leurrons complètement. En revanche, nos proches sont plus à même d’estimer nos réelles compétences en la matière. 

Sources

 Berthoz A., Jorland G., dirs, (2004). L'empathie. Paris : Odile Jacob. 

 Rosenthal R., Hall J. A. , DiMatteo M. R., Rogers P. L., Archer D., (1979). Sensitivity to Nonverbal Communication. The Johns Hopkins University Press. 
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